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Littérature Orale Haïtienne: Analyse d’un Nouvel Apport

Ludovic Comeau Jr., DePaul University

Littérature Orale Haïtienne: Analyse d’un Nouvel Apport


 Le conte haïtien vient de s’enrichir d’une appréciable contribution avec la parution, à la fin de l’année dernière, de “Ti Oma” de Charlot Lucien. “Ti Oma”, première sortie de ce dernier dans le genre du conte, est un CD dont les trois nouvelles Manto Twopikal, Ti Oma et Mèt Monplaisir Tribun recèlent de qualités qui font d’emblée ce nouveau conteur viser une place de choix sur le sentier d’excellence tracé par l’œuvre de Maurice A. Sixto.
 On se souvient certainement du passage fulgurant de celui-ci dans l’histoire littéraire orale haïtienne au cours des années 1970 et 1980. Conteur extraordinaire au talent de génie, Sixto y effectua une entrée magistrale et gratifia le public d’au moins deux bonnes douzaines d’audiences succulentes et diverses qui firent de lui une véritable gloire nationale. Le public haïtien ne finit pas de savourer Zabèlbòk Bèrachat, Ti Sentaniz, Madan Jul, Gwo Moso, pour n’en citer que quelques-unes, sans négliger ce poignant épisode de l’injustice sociale haïtienne qu’est Léa Kokoyé. On ne saurait oublier ce répertoire de morceaux choisis qui, deux décennies plus tard, n’ont pris aucune ride et ont pu laisser une empreinte durable sur la mémoire collective haïtienne. En des tableaux scrupuleusement réalistes, Sixto nous a présenté des personnages prisonniers d’eux-mêmes, de leur destin, de leur environnement. Ses créations sont comme un traité d’études de caractères.
 Depuis une quinzaine d’années que ce pionnier est décédé, les admirateurs ne se consolent pas de son absence et ne cessent de soupirer après la venue d’un autre conteur dont le talent pourrait prétendre faire honneur à son œuvre et en assurer une relève acceptable. Dans l’intervalle, faut-il bien reconnaître, une puissante lueur d’espoir brilla avec l’émergence de la production de Jean-Claude Martineau, dit Koralen. La force de l’inspiration de Martineau offrit une autre perspective à l’art de dire, par la parole ou la plume, nos mœurs et travers avec pittoresque et humour. En se constituant le cé1ébrant principal du mariage du conte et de la poésie, Martineau surprit les inconditionnels de Sixto qui, sans doute, ne s’attendaient qu’à une reprise de la verve moqueuse et de la manière panachée de ce dernier.  Au contraire, et pour le bonheur tant du genre que du public, Martineau créa un style original difficile à émuler parce qu’il exige l’expression simultanée d’attributs aussi variés qu’une grande sensibilité agrémentée de lyrisme, un don pour l’observation et la peinture et une capacité à ciseler le vers créole, le tout renforcé, comme dans le cas de Sixto, par un clair engagement en faveur de la justice sociale.
 De trop rares morceaux comme Flè Dizè, Twa Pa, Camelo et Tèlson offrent pure délectation à l’esprit et aux sens. L’auditeur ravi se laisse sans effort entraîné par la cadence d’une composition équilibrée qui, mûe par un admirable élan créateur, berce comme une symphonie. Il se réjouit même d’être en l’occurrence témoin d’un bel étalage des richesses rythmiques et harmoniques de la langue créole. De tels morceaux sont aussi, pourrait-on dire, de vrais filalang  puisque, l’appétit venant en mangeant, on ne cesse d’en espérer davantage, mais en vain. C’est comme si Martineau tenait son public à l’odeur d’un fricot irrésistible.
 Le CD “Ti Oma” vient donc combler une longue attente qui n’a que trop duré. Ses trois pièces renferment un potentiel et des qualités qui en font comme des fleurs offrant la promesse d’une belle moisson à venir. Leur auteur, Charlot Lucien, y offre une performance qu’à ce stade initial de sa carrière d’artiste narrateur je trouve remarquable. Je n’hésite pas à dire qu’avec le CD “Ti Oma”, je vois pointer à l'horizon un conteur dont le talent semble de taille à reprendre et vivifier la merveilleuse tradition laissée par le maître génial que fut Maurice Sixto. Bien sûr, Lucien devra s’atteler sans relâche au dur labeur de parfaire et de mûrir son art. Car, à n’en pas douter, c’est un objectif gigantesque que celui de replacer le conte sur le piédestal où le hissa l’illustre devancier. Il n’est pas facile d’égaler du premier coup un Sixto qui, me suis-je laissé dire, n’a rendu son œuvre publique qu’à la suite sans doute de nombreuses années de pratique dans le privé. Je ne puis en effet concevoir que ce dernier ait pu, comme “coup d’essai”, frapper le coup de maître que fut Léa Kokoyé sans avoir longuement et soigneusement exercé son talent devant d’innombrables cercles de parents et d’amis.

Les mérites d’une belle œuvre

 Le talent ne manque pas à Lucien, si l’on en croit l’étalage qu’il en fait dans “Ti Oma”. Une qualité des pièces contenues dans ce CD réside dans leur effort réussi d’originalité quant à la manière de dire. Lucien a su éviter le danger d’organiser son énoncé oral comme une sorte de “Sixto junior”. Une telle réalisation, véritable pari qui n’était pas nécessairement facile à gagner, est d’autant plus méritoire que Ti Oma et Mèt Monplaisir Tribun abordent deux questions qui ont occupé une place de choix dans le répertoire des sujets ayant retenu l’attention de Sixto: la domesticité des enfants et le penchant de certains politiciens du milieu pour la débauche. De plus, le parler de Sixto étant tout simplement un parler authentiquement haïtien, il n’est pas aisé de mettre directement sur scène des personnages typiques du milieu sans paraître parodier cet extraordinaire imitateur. Dans un tel contexte, l’originalité doit résider dans la manière, laquelle doit clairement porter la marque de l’artiste sans laisser d’arrière-goût. Et Lucien a su faire preuve d’originalité. Il a certes emprunté une ou deux expressions du vocabulaire de son prédécesseur: chemise blan nannan kokoye  dans Manto Twopikal; ou encore, toujours dans la même pièce, cette manière savoureuse de désigner la femme ou la concubine: “fa’m”, au lieu du “fan’m” habituel, rappelant ainsi le verbe flamboyant de Gwo Moso.
 Mais cela n’enlève rien au mérite de l’auteur. Il n’y a en fait qu’un seul passage où j’ai pu déceler ce qui m’a semblé la griffe de Sixto. Là, au cours d’une “leçon” en politicaillerie où Maître Monplaisir Tribun se fait instruire par un puissant protecteur sur la conduite à tenir au sein du régime duvaliériste en ce qui a trait à la question de couleur, le mentor se lance dans une envolée oratoire que Lucien le fait terminer par un tonitruant “Messieurs!” alors que le bonhomme s’adresse au seul Tribun pareil à celui que, dans La petite veste de galerie de papa, Sixto a mis dans la bouche de son avocat wongatè  du Bois Verna qui, pour la galerie, déblatérait sur les méfaits du Vodou.
 À part ces peccadilles somme toute normales pourquoi devrait-on ignorer la richesse offerte par le talent créateur d’un grand précurseur?, Lucien prend les commandes de son art et trouve son ton propre. Dans Ti Oma, en un saisissant tableau dont nous visualisons aisément l’objet, il fait du public le témoin des misères subies par un enfant des campagnes en domesticité chez une famille de la classe moyenne de Port-au-Prince sans jamais nous remettre spécifiquement à l’esprit Ti Sentaniz de Sixto. Et pourtant il décrit la même réalité. Dans la même pièce, sans jamais clairement nous rappeler aucun de ces intellectuels dépeints par Sixto, il met en scène avec la même précision Maître Barnave, un “Haïtien intelligent et responsable” qui n’a pu trouver meilleure utilisation pour ses méninges que des calculs arithmétiques épuisants destinés à révéler les numéros devant gagner à la borlette.  Dans Mèt Monplaisir Tribun, il campe des personnages qui, bien en selle politiquement, profitent de leur influence passagère pour s’adonner aux plaisirs de la chair tout en essayant de s’en justifier par l’utilisation laborieuse de théories genre noiriste; et pourtant, pas un instant on ne se souvient directement de deux fornicateurs impénitents dépeints par Maurice Sixto: le ministre de l’Éducation Nationale qui humilia Léa Kokoyé et “notre ambassadeur” à Paris qui, dans “J’ai vengé la race!”, s’appliquait à courir la galipote sous prétexte de revanche historique.

Le souvenir amusé du début des années 1980

 Lucien n’eut pas pu donner au CD une introduction plus judicieuse que Manto Twopikal. C’est une histoire relativement brève elle dure sept minutes alors que les deux autres en font autour de vingt-cinq mais en tout point agréable. Un excellent apéritif, qui nous prépare pour la dégustation des deux plats de résistance qui la suivent. Que l’on ait eu ou pas l’occasion, sous le gouvernement dit “à vie” de Jean-Claude Duvalier, de fréquenter les réceptions qu’à longueur d’année offrait Son Excellence Lee Nan Tsing, ambassadeur “pas plus haut que trois pommes” mais apparemment tout aussi “à vie” de Taïwan en Haïti, on se délecte à l’évocation pittoresque de cette faune politicienne et mondaine qui accourait pour, sans se faire prier, s’attaquer aux copieux buffets du généreux diplomate. Et s’y distingue, par la magie du verbe de Lucien, cette dame qui, sous une chaleur de 90°F en plein été tropical, préfère étouffer dans un manteau usagé acheté à Paris plutôt que de rater cette occasion de l’exhiber et d’en mettre plein la vue…
 Avec Manto Twopikal, l’auditeur prend d’emblée la mesure de l’artiste: justesse des intonations, continuité soutenue du débit, facilité de l’élocution. Lucien passe le plus aisément du monde du créole le plus gouailleur au français précieux de ceux qui affichent de parler la langue de Voltaire avec plus d’affectation que les héritiers du célèbre philosophe eux-mêmes. Ce talent, agrémenté d’un respect généralement scrupuleux pour la couleur du temps, se confirme dans les deux autres morceaux et fait les délices de l’auditeur témoin de l’époque. Manto Twopikal ravive le souvenir amusé de cette période du début des années 1980 où le public port-au-princien faisait des gorges chaudes à propos d’une rumeur persistante qui annonçait la réfrigération d’une salle du Palais National en vue de la conservation des manteaux de fourrure de la Première dame de l’époque…
 Un des deux poids lourds du CD, la pièce intitulée Ti Oma confirme cette corde puissante que l’artiste porte à son arc: le don du portrait. Sous un pinceau aussi précis que riche en nuances, Ti Oma, petit paysan de Bombardopolis transporté à Port-au-Prince pour devenir restavèk  chez les Barnave, se présente comme un autre symbole de l’apartheid que représente la domesticité d’une classe d’enfants chez nous, une image vivante et poignante de la misère et de l’esclavage dans lesquels la société haïtienne a choisi de laisser croupir des petits sans défense. Lucien organise une présentation judicieuse des divers é1éments de l’histoire. L’exposition des personnages est éparpillée à travers le récit, chaque caractère étant introduit au moment opportun et avec une palette dont la variété de gamme, en tout point remarquable, n’est pas la moindre caractéristique. Il n’est pas jusqu’à la musique de fond qui ne suggère le grand soin mis par l’auteur dans sa composition et ne contribue à une meilleure visualisation des faits relatés.

Ti Oma et Ti Sentaniz: même réalité; perception différente?

 On ne peut guère résister à la tentation d’esquisser un parallèle entre Ti Oma et Ti Sentaniz, d’autant que le premier a su éviter de se faire l’épigone du deuxième. Lucien dans Ti Oma fait montre de plus d’optimisme que Sixto dans Ti Sentaniz quant au sort ultime du petit domestique totalement livré aux caprices de ceux qu’il (ou elle) sert. Si l’exploitation de l’enfant infortuné est absolue et horrible chez Sixto, elle se présente avec moins de vitriol dans l’univers de Lucien, même si elle révolte autant. Faut-il en déduire que la situation des enfants en domesticité à Port-au-Prince s’est améliorée entre le temps de Sixto (années 1940-1960 probablement) et celui de Lucien (années 1970 à nos jours)? Il n’est qu’à constater la détérioration accélérée au cours des dernières décennies des conditions de vie de la population haïtienne dans un contexte de maintien de la même mentalité qui, à l’origine, a permis au phénomène du restavèk d’éclore, de se propager et de perdurer, pour en douter sérieusement.
 Il n’y a pas à dire: Ti Oma est définitivement un grand chanceux. Mme Barnave accepte la suggestion de Manzè Martha, la vieille servante, de l’envoyer dans une petite école du soir, opportunité que la mère de Chantoutou n’aurait jamais donnée à Ti Sentaniz. Il est vrai que Mme Barnave y voit son avantage: le garçon pourra mieux compter la monnaie quand il est envoyé aux commissions. Mais, il n’empêche: Ti Oma quand même va à l’école, même de qualité douteuse; il peut y rester au fil des années, même au prix des moqueries humiliantes de la progéniture gâtée de ses patrons; comble de chance, il trouve en Martha une protectrice efficace et inconditionnelle qui se prend d’affection réelle pour lui et, veut-on bien supposer, lui permet, quand bien même les Barnave finissent par le jeter dehors par jalousie pour ses succès scolaires, de devenir plus tard l’agronome Omar Dessources, occupant un poste important au Ministère de l’Agriculture.
Sort étonnant, s’il en est, façonné par quelque dieu tutélaire bon enfant; destinée rare, admettons-le, qui sans doute ne constitue qu’une exception à la règle générale de l’infortune systématique des enfants de cette condition dans une Haïti en général très peu clémente pour eux. C’est comme si Lucien, disposant de quelque baguette magique, s’était arrangé pour récupérer Ti Oma et lui permettre de se frayer un chemin à travers le labyrinthe social infernal d’Haïti. Par quelle dispense spéciale du destin Ti Oma a-t-il pu arriver à conjurer le sort pour devenir un grand commis de l’État? Comment s’est opérée la transition d’une situation post-Barnave sans doute précaire au statut d’agronome? On imagine mal les maigres ressources de Manzè Martha, si dévouée soit-elle, suffire à soutenir Ti Oma d’ailleurs, Martha peut bien avoir eu des parents restés en province à qui elle devait venir en aide. De plus, quand on sait que, du moins à l’époque, il était “plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille” que pour un jeune d’entrer à l’Université d’État d’Haïti, par quel tour de force Ti Oma a-t-il pu se faire admettre à la Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire? Il est légitime de penser qu’il était possible pour Lucien, sans risquer de rendre l’histoire lassante en la rallongeant trop, d’éclairer cette immense zone de blackout en donnant quelques détails brefs mais essentiels.
Il est vrai que des familles abritant des restavèk se font le devoir de leur offrir le pain de l’instruction. Mais si l’on fie aux nombreux rapports évoquant les mauvais traitements infligés à ces enfants en général, on peut supposer que de telles familles sont en nette minorité. Dans des circonstances “normales”, les Barnave n’auraient probablement pas accepté d’envoyer Ti Oma à l’école de toute façon, cela n’a jamais été vraiment nécessaire en Haïti “pour compter la monnaie”; à supposer que, comme rapporté par Lucien, ils l’y envoient quand même, ils ne l’y auraient en général laissé que quelques mois, peut-être une ou deux années, pas plus; Manzè Martha, elle-même probablement aux prises, même à un niveau moindre, avec les préjugés et l’impertinence des patrons, aurait peut-être consacré ses énergies beaucoup plus à survivre qu’à veiller sur Ti Oma et, qui sait, aurait peut-être “passé” les frustrations qui l’étouffent “sur” le restavèk plus faible dan pouri gen fòs sou bannann mi ; et il ne serait pas impossible, dans un cas de figure que l’on veut espérer extrême, que la même Martha y aille de sa propre dose de mauvais traitements à l’encontre du petit domestique parce qu’elle serait à son tour égarée dans ces sortes de préjugés sans fondement dans lesquels nous, Haïtiens, toutes catégories sociales confondues, avons la destructrice spécialité de nous empêtrer et qui la feraient, comble de paradoxe, se considérer comme n’étant pas de la classe de ce petit nèg mòn.  Syndrome de l’esclave de l’habitation domestique du colon blanc qui, du temps de la colonie, se croyait supérieur à l’esclave des plantations…
 Il ne faut certes pas quereller Charlot Lucien pour avoir présenté l’histoire d’un restavèk qui a bien tourné. On doit se dire aussi que Ti Oma est peut-être une histoire vraie et que l’agronome Omar Dessources peut bien avoir son homologue dans la vie réelle, en Haïti, dans quelque service du Ministère de l’Agriculture ou ailleurs. La chronique haïtienne a toujours rapporté avec satisfaction et “philosophie” ces cas de personnalités issues de conditions sociales et économiques très difficiles qui, au prix de sacrifices et d’acrobaties tenant souvent de la prestidigitation, réussissent dans la vie alors que tout était ligué contre eux. Mais l’observateur averti, informé de la réalité dépeinte, sait qu’il s’agit de miraculés, de véritables rescapés, d’éminents veinards certains diraient des prédestinés, à l’instar du bébé Moïse qui, selon l’histoire biblique, fut sauvé des eaux par la fille du Pharaon d’Égypte.
En se réjouissant de l’aboutissement heureux du parcours des quelques Ti Oma, il serait réaliste de ne pas oublier que, pour chacun d’eux, on peut aisément dénombrer des milliers de Ti Sentaniz, des fils et filles authentiques d’Haïti qui n’ont pas eu autant de chance. Livrés à eux-mêmes souvent dès le plus bas âge, ces derniers sont sacrifiés par le système traditionnel haïtien qui ne leur laisse d’autre recours que d’aller gonfler la population des bidonvilles ainsi que les rangs des chômeurs déclarés ou déguisés, de risquer leur vie à se faire boat people, de s’abandonner à la plus abjecte déréliction ou de se laisser recruter par les vautours de la politique et de tous les trafics. Il ne faudrait surtout pas oublier qu’une nation ne saurait prospérer sur la base d’exceptions et qu’il est suicidaire pour une communauté de se satisfaire seulement de manifestations isolées et aléatoires de succès dont chacune fait pendant à d’innombrables cas de catastrophe humaine dans l’espoir fataliste et paresseux que notre tour arrivera “un jour!” et que, jou sa a a a,  nous connaîtrons un “bonheur” qui ne cesse de nous faire le pied de nez.

L’émancipation d’Haïti ne se produira pas par un nivellement par le bas

 S’il est bien de se féliciter du sort final de Ti Oma, il ne faudrait pas s’empresser de se réjouir de celui des Barnave. La déchéance de cette famille est le reflet du malheur économique subi depuis de longues années par la majeure partie de la population haïtienne. L’erreur fatale consisterait à se rendre coupable du péché d’aigreur et de rancune et de considérer, esprit maladivement revanchard, que la déchéance de cette famille est bien faite pour elle sous le prétexte, destructeur pour le destin de toute communauté, qu’il était temps que ròch nan dlo kon’n doulè ròch nan soley.
Car l’émancipation équilibrée de la société haïtienne ne se produira pas par un nivellement par le bas. Il n’y a aucun profit collectif à tirer ni dans la réduction à la misère d’agents économiques qui bénéficiaient déjà d’un certain niveau de vie grâce à un certain revenu, ni dans l’expression d’une hostilité pathologique envers le capital et ses détenteurs. Au contraire, notre intérêt devrait se chercher dans une nouvelle entente communautaire dominée par le souci primordial de justice sociale, un arrangement qui verrait la “roche à l’eau” comprendre qu’il est de son salut d’accepter que la “roche au soleil” la rejoigne dans “la fraîcheur”. Ce qu’il faudrait souhaiter donc, c’est l’instauration d’un nouveau contrat social assurant une allocation optimale des ressources disponibles, une distribution équitable du revenu national et un fonctionnement efficace des institutions devant accompagner le processus de développement économique. Et ceci, dans un contexte où tous les Haïtiens indistinctement sont pleinement investis de leur dignité humaine et citoyenne, où les règles du jeu sont clairement établies par un État honnête à vision progressiste, où la parole donnée a une valeur, où la roublardise et la corruption ne sont plus érigées en principes de gouvernement, où le politicien et le fonctionnaire public ne se font plus dwèt long siperyè et gran manjè,  où le marronage sous toutes ses formes, destiné à mieux berner et à fuir ses responsabilités, perd droit de cité, où le discours politique trompeur, tissé de promesses mirobolantes et construit anarchiquement dans un style pseudo-poétique fumeux, n’a plus de mise et où Haïti, notre seul vrai pays, devient enfin la préoccupation de ceux exerçant les pouvoirs publics.
L’on peut certes comprendre que l’auditeur moyen de Ti Oma exprime, en premier réflexe, un certain contentement face à la débâcle des Barnave. Il n’y a aucun doute qu’ils devaient payer pour les mauvais traitements infligés à un pauvre petit concitoyen sans défense dont le destin leur était confié. Mais cette sanction ne devrait pas émaner d’une “justice immanente” dont le ressort et les délais d’application échappent à tout contrôle humain. Sans en dénier l’existence, et je dis même: au contraire, il faut bien reconnaître que cette justice immatérielle ne suffit pas pour corriger un état de fait au développement extraordinaire et aux répercussions ravageuses pour la survie même de la nation. Cette sanction devrait plutôt venir d’un tribunal fonctionnant dans le contexte d’une société qui s’est organisée pour prévenir la commission de tels abus. En fait, la simple existence d’une structure judiciaire efficace et non corrompue constitue une force de dissuasion qui, de prime abord, aurait empêché la perpétration par les bourreaux du type famille Barnave de leurs méfaits à l’encontre des Ti Oma.
Mais, en aucun cas ne devrait-on souhaiter que la juste rétribution du crime de lèse-humanité et de lèse-société des Barnave vienne sous la forme de la perte de leur stabilité économique. Sinon, ce serait la manifestation d’une conception dangereuse parce qu’elle comporte les germes d’un véritable cancer qui affaiblit les mécanismes appelés à sous-tendre les éventuelles perspectives de prospérité de la nation. La nécessité impérieuse de faire justice ne devrait jamais être confondue avec l’envie de détruire le coupable en démantelant sa situation financière. Tant que cette distinction n’est pas faite et acceptée par le corps social, la propriété privée restera menacée et l’économie en lambeaux. Entre temps, déchouqueurs, chimères, zenglendos,  rançonneurs, incendiaires, kidnappeurs et autres spécialistes du crime, ainsi que leurs commanditaires, ont la part belle, tandis que, crise politique sempiternelle, pourrissement institutionnel et perfidie politicienne aidant, le potentiel productif se réduit en peau de chagrin face à l’investissement qui disparaît et au capital qui fuit, dans sa double composante physique et humaine.
Si tant est que l’histoire présentée par Charlot Lucien est vraie, la méchanceté des Barnave n’a probablement rien à voir avec leur faillite. Il faudrait sans doute regarder du côté d’une sorte de blocage de l’esprit causé par le manque de vision et de caractère pratique d’une certaine mentalité ainsi que du côté de l’accélération de la dégénérescence de l’économie nationale au cours des dernières décennies. On ne finit pas de compter les cas de faillites personnelles et de banqueroutes d’entreprises en Haïti. C’est le grand sauve-qui-peut. Et il n’y a aucune justice immanente à causer pareil désastre. La responsabilité est la nôtre ; et surtout celle, historique, de nos “élites”.
Des Barnave qui ont maltraité Ti Oma, à Ti Oma lui-même qui s’en est sorti, pour revenir aux Barnave qui ont échoué, en passant par tous les Ti Sentaniz et autres enfants et adolescents martyrs que les manman Chantoutou et le système social haïtien ont déshumanisés et qui aujourd’hui se retrouvent en hordes hirsutes, abandonnées dans les rues de la Capitale pour demander la charité à des passants et automobilistes dont ils essuient régulièrement les rebuffades, les insultes ou les propositions de nature libidineuse, c’est toute une nation qui s’est égarée, qui lutte pour survivre et qui semble être aux abois.
Dieu sauve Haïti! a-t-on envie de crier. Mais, Haïti, pourrait-on rétorquer, sauve-toi toi-même…

Une image écœurante
 
 La question pourrait alors être posée à savoir qui est plus condamnable: les Barnave et les manman Chantoutou qui ont tenté de réduire Ti Oma et Ti Sentaniz à l’état de sous-humains ou la société haïtienne qui a permis que de telles atrocités se produisent? Autres questions corollaires: D’où vient ce phénomène affreux? Pourquoi existe-t-il? Comment a-t-il commencé? Comment est-il possible qu’une nation, qui a connu les horreurs de l’esclavage et qui, il y a bientôt deux siècles, se dressant en exemple monumental pour le reste du monde, s’en est héroïquement débarrassé, tolère qu’une catégorie de ses enfants soit placée dans des conditions dignes d’être qualifiées d’esclavage? Comment expliquer la perpétuation ininterrompue de cette pratique sauvage à travers les générations sans qu’une loi ne soit jamais venue effectivement la rendre illégale et passible d’amendes sévères? Et comment pouvons-nous nous étonner, aujourd’hui, des résultats criminogènes obtenus dans un pays maintenant en proie à un phénomène extraordinaire et sans précédent de banditisme mais qui, prodige de la flexibilité et de l’adaptation, a depuis longtemps appris à vivre au ralenti et à gérer la peur?
 Le témoignage suivant, qui évoque l’ambiance prévalant ces temps-ci dans la capitale haïtienne, peut aider à illustrer la gravité de la situation actuelle au pays: “Il est deux heures du matin. Pays-silence. Maison-silence. Un silence lourd de tous les maux du jour. On meurt vite ici. Une espèce de routine s'est installée dans les rues: celle de tuer. Et, à tant voir mourir des gens, nul ne semble plus s'étonner; c'est devenu presque rien. On a chacun son cercueil sous le bras. On sort ainsi tous les matins. Quand on parvient à rentrer, on bénit le ciel de se retrouver chez soi. On se dit que c'était pas son tour aujourd'hui, mais celui d'un autre qu'on connaît ou qu'on ne connaît pas. Et les funérailles se succèdent… Maintenant, silence. À chaque pas, silence. À chaque cadavre, silence. Coup de feu. Blackout. Silence… Magasins et marchés publics fonctionnent quand ils peuvent, le temps qu'on s'approvisionne en prévision d'autres jours sombres, encore plus sombres… La vie, personne n'y croit vraiment. Il n'y a plus de vraie mise sur la vie…” (Cavé, 2001).
 Elle n’est pas belle, elle est même écœurante, cette image que présente à l’humanité une “première république noire du Nouveau Monde”, qui s’en vante à tout propos, mais qui n’a aucune pitié pour toute une classe d’adolescents et de moins jeunes, qui sont ses propres enfants. Cette inconséquence nous vaut le regard étonné et réprobateur pour employer un langage euphémique de toutes sortes d’organisations à travers la planète. On pourrait citer, pour l’exemple, ce rapport émané de l’Organisation des Nations Unies (ONU, 1999) évoquant des “enfants appelés ‘restavèk’ qui vivent comme esclaves domestiques. Cette pratique doit cesser. En outre, plus d’un million d’enfants n’ont aucun accès à l’éducation. Les générations futures ne devraient pas être privées de ce droit.” Cette réprimande, grave malgré son ton diplomatique feutré, a été réitérée plus récemment (ONU, 2001) par la Commission des Droits de l’Homme qui a exprimé sa “préoccupation concernant les ‘restavèk’ d’Haïti, enfants placés en service domestique, parfois contre leur volonté et dans des conditions déplorables.” La presse internationale s’est aussi penchée sur la question. À titre d’illustration, citons cet article du journal américain Washington Times (2000) qui rapporte avec crudité : “Il y a un sale secret dans l’arrière-cour de l’Amérique. Des centaines de milliers d’enfants vivent en esclavage en Haïti. Ils sont tirés de leurs familles des villages ruraux ou remis par des parents indigents contre la promesse d’une vie meilleure dans des villes comme Port-au-Prince, Jacmel ou Les Cayes. Cette promesse est rarement tenue. Au contraire, ces enfants, dont certains ont à peine trois ans, sont battus et maltraités, forcés d’aller chercher de l’eau, de nettoyer le parquet, de laver la vaisselle et de prendre soin de bébés pas beaucoup plus jeunes qu’eux… Une étude de l’ONU, publiée en 1998, a estimé à 300.000 le nombre de ces enfants…”
 Et il n’est pas sûr que la situation de ces enfants infortunés change bientôt. Je mentionnais, au tout début de cette section, l’existence chez nous d’une mentalité collective qui, de prime abord, a permis au phénomène du restavèk de “s’épanouir” en toute liberté. Tout un pan de cette mentalité vient d’être mis en lumière par le rapport d’une enquête menée récemment par l’Institut Haïtien de l’Enfance (IHE, 2000) sur les conditions et la situation de la population haïtienne. Cette investigation révèle que les Haïtiens restent attachés aux châtiments corporels. Neuf adultes sur dix trouvent normal de donner des fessées aux enfants désobéissants. Quinze pour cent des femmes et vingt-trois pour cent des hommes infligent des châtiments corporels à leurs propres enfants. Point n’est besoin de demander ce qu’on estime pouvoir faire aux restavèk dans un tel contexte, dans une ambiance sociale où la compassion n’est pas nécessairement une caractéristique première…
 Tout bien considéré, ces questions fondamentales posées tantôt renvoient à une autre par laquelle Maurice Sixto nous a invités à l’analyse introspective et interpellé notre décence lorsque, à la fin de Ti Sentaniz, après avoir rendu à la perfection la plainte déchirante de la petite domestique vendant du café grillé pour ses patrons un petit matin de décembre dans la brise frisquette des rues de Bourdon, il a lancé ce cri du cœur qui a éclaté comme un coup de tonnerre, si ce n’est un coup de poignard dans nos consciences: Mezanmi ki moun kap vi’n wè Sentaniz nan gwo liv yo?

Une approche différenciée

 Les divergences décelées entre Lucien et Sixto semblent pouvoir s’expliquer par une approche différenciée de la tâche consistant à présenter la même dure réalité et à porter effectivement l’auditoire à s’en émouvoir. Lucien, quoique à l’évidence dégoûté par le phénomène de la domesticité des enfants, nous montre une issue heureuse pour Ti Oma. Celui-ci, aujourd’hui pas rancunier du tout, et il est heureux que Ti Oma ait choisi de briser le cycle terrible de la revanche pousse la magnanimité jusqu’à faire l’aumône à ceux qui l’ont jadis maltraité. D’ailleurs, de manière générale, Lucien campe un Ti Oma franchement sympathique, un garçon qui, très tôt, en plus d’une grande intelligence, fait montre d’une forte personnalité au point d’avoir osé un jour donner vertement la réplique à sa patronne qui se moquait de lui. De plus, Lucien évite (prudemment?) de nous faire directement la leçon. Il utilise le personnage fictif de Barzol, un camarade qui lui rapporte des faits vécus, comme un interlocuteur avec qui il analyse sans grand formalisme les implications des histoires relatées au lieu de “prêcher” une morale à la fin.
Chez Sixto, au contraire, le tableau de l’enfant en domesticité est complètement différent. Nous ne pouvons imaginer Ti Sentaniz levant la tête même pour regarder ses maîtres dans les yeux, voire répondant du tac au tac à leurs insolences. Un fait est sûr: Ti Sentaniz est en enfer. De toute évidence, elle n’a aucune chance de s’en sortir tant son exploitation est totale, intégrale. Ses patrons ont l’air de n’avoir qu’un but: la réduire à un niveau situé en deçà même de sa plus simple expression, la dépouiller de toute humanité afin de la muer en petit animal. Et Sixto nous dépeint ses péripéties avec un agacement certain dans la voix. Ce qu’il raconte clairement l’horripile et le met en colère contre notre hypocrisie et notre méchanceté. Il termine l’histoire avec une forte intensité dramatique, nous laissant face à la géhenne du vécu de Ti Sentaniz, sans rien édulcorer. Il semble dire à la société haïtienne, un tantinet déboussolé et ouvertement défiant: voici votre œuvre, dans toute sa laideur, débrouillez-vous avec! Plus j’y pense, plus je ne vois d’autre issue pour la pauvre Ti Sentaniz que la folie…
 En frappant de la sorte notre sensibilité, Sixto emploie ce que Estés (1995) définit comme le procédé de l’“épisode brutal”. Il s’agit d’un phénomène destiné psychologiquement à communiquer l’impératif d’une vérité urgente à ceux qui trouvent plus confortable de feindre l’ignorance ou de regarder du côté opposé. En fait, vu la facilité de l’esprit humain à se détacher d’une question qui le concerne et à s’en désintéresser, comme si de rien n’était, l’utilisation de l’épisode brutal est une manière efficace d’attirer l’attention du moi affectif sur le caractère sérieux d’un message très important. Ce moyen de communication est très utilisé, par exemple, dans le monde de la publicité et de la promotion commerciale. Ainsi, pour convaincre du danger découlant de l’utilisation de la drogue, on montrera à la télévision l’image d’un oeuf en train de frire alors qu’un annonceur fournit une saisissante explication: c’est précisément ce que les hallucinogènes font au cerveau de l’utilisateur. Sans disposer de la puissance de l’image télévisée, Sixto utilise à merveille celle des mots et de sa voix de stentor aux mille intonations justes pour nous secouer et nous dire: cessez de rire; ce n’est pas drôle. Malheureusement, plus de deux décennies plus tard, son cri, pour puissant et “brutal” qu’il ait été, ne semble pas avoir remué grand chose chez nous… Et l’esclavage des enfants continue, plus vivant et plus odieux que jamais.

Mèt Monplaisir Tribun et “J’ai vengé la race!”: même réalité, même indécence…

 Dans Mèt Monplaisir Tribun, troisième morceau et autre pièce maîtresse du CD, Lucien présente une satire du monde politique haïtien à l’époque de la dictature de trente ans. L’artiste touche à un domaine dont les fondements ont préexisté à ce régime et qui lui ont survécu, un problème tenace qui pourrait être vu comme une pierre d’achoppement majeure de l’histoire d’Haïti, une question épineuse dont Anténor Firmin a dit que c’était une force nuisible, une arme dangereuse, cause de tous nos malheurs: la question de couleur. Mèt Monplaisir Tribun évoque la “stratégie épidermique de classe”, appellation ronflante d’un phénomène par l’artiste qui s’en moque tout en feignant de l’élever à la dignité de théorie. Ce curieux phénomène, que tout observateur attentif du régime pouvait remarquer, fut l’engouement qui ne leur était pas exclusif, loin de là, manifesté par bien des potentats de l’heure, militants “noiristes”  farouchement déclarés et en principe fiers de leur couleur d’ébène, à se donner des épouses et/ou des maîtresses au teint clair, si ce n’est franchement mulâtresses,   surtout lorsque leur fortune politique commençait à tourner en fortune tout court.
 Charlot Lucien nous gratifie d’un superbe portrait de Me Monplaisir Tribun, un autre éminent veinard qui a su percer malgré ses origines très humbles. Comme Ti Oma, Tribun est naturellement doué d’une vive intelligence. Mais, conformément à une certaine habitude de chez nous, il ne cherche pas à exercer ses capacités dans une activité privée. Atteint de myopie avancée comme tant d’autres avant lui et après lui, son sentiment national ne dépasse pas sa personne. Il ne voit donc aucune nécessité de travailler à apporter une contribution tangible au bien-être de la communauté. L’industrie qui l’intéresse, c’est celle qui en Haïti, et pour le malheur du pays, souvent maltraite les honnêtes gens qui s’y adonnent tout en attirant les jouisseurs parasites sans foi ni loi ni toit, celle où l’on s’enrichit le plus rapidement sans travail sérieux, un monde où l’éthique est une “lâcheté” et où “les honneurs” procurent la satisfaction enivrante de la puissance tout en ouvrant les portes à tous les plaisirs terrestres: la politique.
Tribun se fait avocat et s’arrange pour attirer l’attention des barons du pouvoir qui l’installent sénateur de la République à l’âge de 27 ans. Cette ascension fulgurante, il la doit surtout à certains attributs personnels qui lui font réunir à la perfection deux caractéristiques du politicien haïtien traditionnel et conditions essentielles de succès au sein du régime: une flexibilité exemplaire du comportement l’habilitant à suivre avec sveltesse le vent qui tourne et une liquidité de convictions qui s’adaptent aux nécessités de la conjoncture. Voilà donc le jeune Tribun, “liquide, flexible, disponible”, bien en selle pour se hisser aux plus hauts sommets.
 Mais le jeune loup a un problème. Dans les réceptions officielles, sa femme, d’origine modeste comme lui, l’embarrasse. Cette chère épouse ne ressemble pas aux superbes mulâtresses qu’exhibent les coreligionnaires de Tribun. Sa réussite sociale n’est donc pas complète… Et Lucien de faire le mentor en politique de ce dernier apprendre à son protégé, et à nous-mêmes, que cette tendance des “nègres de la classe” à raffoler de la peau claire participe d’une stratégie du régime pour sauvegarder le “profil socio-ethnologique de la société haïtienne” en noyant l’élément métis sous une avalanche d’ébène. Il était donc conseillé aux adeptes de la “révolution” de faire le grand sacrifice de “acheter, concubiner, marier les filles et sœurs des mulâtres pour leur faire des enfants” qui, s’il faut suivre la logique dans ses conséquences, n’étant ni tout à fait noirs ni tout à fait mulâtres, représenteraient un nouveau type d’Haïtiens qui apporteraient une solution définitive à la problématique question de couleur.
Mais il serait bien intéressant d’entendre la réponse de ces doctrinaires exogames en robes de chambre à la question suivante: cette progéniture “à la peau mal définie” (le “grand doctrinaire” dixit?), qui lui a-t-on conseillé d’épouser? Des noirs, des mulâtres, leurs pareils? Car le bon sens suggère que la finalité recherchée par la théorie en question n’eût pas été atteinte si ces Haïtiens d’un genre que l’on a semblé espérer nouveau s’étaient empressés, à l’instar de leurs pères, de manifester à leur tour un engouement presque exclusif pour la gent mulâtre ou “grimelle”…
On a peine à croire que ce souci de s’accoupler avec des partenaires de complexion épidermique spécifique, et différente de la sienne, pourrait disposer d’aucune base réelle. L’auditeur non informé de la difficile réalité sociale haïtienne, éberlué devant ce tableau apparemment exagéré jusqu’à la caricature alors qu’il n’en est probablement rien, se demande s’il est possible qu’un pays où l’écrasante majorité de la population est noire puisse raffoler de la sorte des teintes de peau non noires. Une telle disposition de l’esprit peut-elle avoir une justification concrète sérieuse, en termes d’utilité personnelle ou pour le bien public? Un tel sujet, parce qu’il est complexe et concerne directement le destin d’une nation, demanderait sans doute à être analysé par toute une pléiade d’experts en sciences diverses; et peut-être même que, en désespoir de cause, certains n’hésiteraient pas à y adjoindre des membres des clergés, dans un but d’exorcisme et de supplication de toutes les “forces invisibles” disponibles chez nous…
Mais le gros bon sens, dont Boileau disait que c’est la chose du monde la mieux partagée, ne suggère aucune autre explication logique que l’hypothèse d’une arriération mentale causée par des préjugés historiques et des complexes de toutes sortes. Ces préjugés et complexes, normalement subalternes et même nuisibles en termes d’efficacité réelle pour émanciper l’homme et changer la qualité de la vie, deviennent fondamentaux quand ils se muent en idées fixes qui paralysent l’esprit et l’empêchent d’élargir son horizon pour se donner une vue globale pratique et modernisatrice de son vécu.
Toutefois, il ne faudrait pas écarter la possibilité que le baratin idéologique de classe et de race, bien que révélateur d’un certain état d’esprit et d’un fort degré de vanité et de superficialité, ne soit qu’un tableau en trompe-l’œil, un audacieux prétexte pour justifier le vrai but recherché: les plaisirs charnels, avec préférence pour l’élément à peau claire. Et, vu sous cet angle, le comportement lubrique de Tribun et de ses pareils rejoint celui que Maurice Sixto a magistralement étalé dans J’ai vengé la race!, histoire mettant en scène un ambassadeur haïtien à Paris à qui Sixto et des amis étaient allés rendre visite.
Le récit à peine commencé, et les visiteurs à peine installés dans les salons de la Mission par un huissier français, s’il vous plait, le célèbre conteur fait surgir le diplomate comme une bourrasque, plus fier qu’Artaban, “monumental et majestueux”, drapé dans une robe de chambre “rouge comme la colère des opprimés”, le verbe en effervescence et l’esprit en ébullition. Et “notre” ambassadeur de révéler à son audience, qui ne lui avait rien demandé, comment il venait tout juste, au nom de “la race”, “de travailler pour vous!”, de prendre une revanche historique sur les blancs, nos “anciens” oppresseurs, représentés en l’occurrence par “une appétissante petite blonde” rencontrée le matin et qu’il a su attirer dans son lit. Ce réparateur des torts faits à “son peuple”, parvenu au faîte de sa verve et pas du tout avare de détails, exalté de s’être ainsi couvert de gloire, raconte comment, l’Afrique se mêlant à l’Europe, “arme au clair et furibond, je me taillai un chemin dans les broussailles et je pénétrai dans le fort en criant comme l’Empereur: Liberté ou la mort, je suis maître de ce fort!”
Il est pénible de se rappeler et difficile de croire que ce portrait éclatant est celui d’un ambassadeur de pays on ne peut plus pauvre dont le gros du peuple, déjà du temps de Sixto, vivait dans la privation et en dehors de toute civilisation. Le moindre résultat à espérer légitimement de la présence de ce représentant diplomatique dans la capitale française serait qu’il déborde d’activités pour transformer son ambassade en plaque tournante et ruche bourdonnante pour la promotion du pays et l’attrait des capitaux devant contribuer au progrès économique. Mais, malheureusement, inconscient et indécent comme tant d’autres dans sa position, il trouve dans l’oisiveté et la fornication des programmes plus adaptés à ses goûts, donnant raison ainsi à Sixto qui estima que souvent une ambassade est “une prime accordée à la paresse”…

Un début prometteur

 Mèt Monplaisir Tribun regorge d’attributs qui, en fin de compte, en font une belle collection de scènes et de tableaux dont il est difficile de se lasser d’admirer la beauté. Citons pour l’exemple ce morceau d’anthologie qu’est le passage où l’auteur évoque l’histoire et décrit la zone et les habitants de Cazale, un village où Maître Tribun, nouveau stratège de la théorie épidermique de classe, s’en était allé chercher une mulâtresse. La causticité et l’espièglerie de Lucien nous offrent des esquisses délicieuses de la demoiselle Antoinette Audubon, bougresse aux mœurs également “liquides, flexibles, disponibles” que, pour son malheur, Tribun ramena à Port-au-Prince. Une scène extraordinaire dans son agencement, sa présentation et son caractère hilarant est celle où Tribun, après qu’il eut surpris chez Antoinette un gros bonhomme qui se révèlera par la suite être nul autre que le ministre de l’Agriculture (tiens, Ti Oma? déjà?…), pique une rage qui le fait furieusement se lancer dans les rues de Bourdon à la poursuite de ce concurrent venu “manger dans mon jardin, dans mon territoire!”, tout en essayant de lui planter une fourchette dans les fesses. Lucien ne néglige aucun détail nécessaire à rendre avec pittoresque le cocasse de la situation. Ce faisant, il nous tient constamment en haleine sans jamais perdre la sienne. C’est comme si la scène se déroulait directement sous nos yeux.
De plus, Lucien a créé son langage propre en contribuant à enrichir la langue créole avec des expressions neuves. C’est une justice qu’il est d’autant plus nécessaire de lui rendre que j’ai mentionné, dans la première section de cette étude, qu’il a emprunté une ou deux expressions de Sixto. Les trouvailles de Lucien surgissent çà et là et dénotent une bonne connaissance du pays. Dressant le portrait de l’habitant de Cazale, il dit: “Lang yo boule tankou sòs kalalou tonm-tonm nan Tòbek”  ou encore (dans des circonstances différentes) “lang yo dous tankou rapadou Dibebou”  ou encore “je yo vèt  tankou dlo Latibonit” . Mèt Monplaisir Tribun expose un Charlot Lucien bien disert, un créateur qui atteint un momentum et manifeste une remarquable possession de ses moyens. Le talent original sûr, incontestable, qui m’a fait augurer tantôt que l’art de conter a toutes les chances de retourner dans un futur que j’espère pas trop lointain au niveau exceptionnel où Sixto l’avait élevé, se confirme et éclate.
En dernier ressort, avec le CD “Ti Oma”, Lucien se révèle une étoile montante qui vient de frapper à la grande porte de la littérature orale haïtienne. Il s’est lancé sur une voie difficile à bien suivre parce que tracée par des devanciers au talent remarquable et hors du commun. Lorsqu’on emboîte le pas à un Maurice Sixto et à un Jean-Claude Martineau, on a du pain sur la planche. Cette exigence, l’artiste l’a probablement comprise, comme en témoigne l’effort de qualité, d’originalité et de créativité qui clairement émane de ce CD initial. À l’instar de Maurice Sixto, il y aborde deux questions cruciales, le scandale des restavèk et la concupiscence de certains politiciens, tout en réussissant une performance que l’ombre de son grand devancier n’a pas atténuée. Il n’est qu’à souhaiter que l’artiste reste sur sa belle lancée et ne se fasse pas faute de faire honneur à ce début prometteur et de poursuivre la conquête d’un genre dont la tradition d’excellence ne semble pas devoir s’accommoder de demi-mesures.

Notes

a L’auteur souhaite exprimer son appréciation de commentaires utiles produits sur une première version de cette étude par Dr Maude Toussaint-Comeau et M. Fresnel Pilet. Bien entendu, il porte l’entière responsabilité des opinions exprimées ici.

b Des extraits ou versions de cette étude ont paru dans Haïti en Marche (un hebdomadaire haïtien publié à Miami, édition du 20 au 26 mars 2002) et dans Le Nouvelliste (un quotidien haïtien publié à Port-au-Prince, éditions du 26 mars, du 27 au 31 mars et du 1er avril 2002).